L’Introduction : L’Intrus du Souk Intellectuel arabe
Dans le brouhaha du souk intellectuel arabe, où les « réformistes » en cravate supplient l’Occident de les accepter et où les nostalgiques hurlent des slogans vides, Hamza Benaissa entre avec le silence glacial du légiste. Il n’est pas là pour négocier une place à la table de la modernité, mais pour démontrer que la table est vermoulue et que la maison brûle. Benaissa est l’intrus subversif : celui qui ne cherche pas à « islamiser » les erreurs de l’Occident, mais à déshabiller l’Occident de ses prétentions universelles. Sa pensée n’est pas une opinion, c’est un diagnostic de fin de règne. Il ne propose pas une énième interprétation du Coran ; il restaure le Regard qui permet de lire le monde à travers le Réel. Là où les autres voient un « progrès » à rattraper, il voit une chute libre à interrompre.
1. Le Grand Malentendu : Technique n’est pas Modernité
Benaissa brise le chantage intellectuel du « tout ou rien ». Il affirme que l’on peut intégrer les outils du présent (science, technologie) à la Tradition sans céder un pouce de terrain idéologique. La modernité n’est pas un moteur thermique ou un circuit intégré ; c’est une vision du monde qui prétend que l’homme est sa propre fin. La Tradition est une vision du monde où l’outil sert une finalité transcendante. Utiliser un laser pour soigner n’oblige pas à accepter le matérialisme qui a entouré sa découverte. Benaissa appelle à une « intégration » et non à une « assimilation ». Pour lui, le musulman moderne est celui qui maîtrise la machine sans devenir une pièce de la machine.
2. L’Usure : Le Cancer de la Valeur Réelle
Là où les économistes voient des « mécanismes de marché », Benaissa voit un système intrinsèquement satanique. L’interdiction du Riba n’est pas une règle morale pour bons dévots, c’est une loi de survie pour l’espèce humaine. En dénonçant la financiarisation, il pointe du doigt la création de « valeur à partir du néant ». Pour lui, l’usure est le moteur du Capitalocène : cette ère où l’on dévore la nature réelle pour nourrir des chiffres fictifs. C’est la révolte de la quantité contre la qualité. L’économie moderne n’est plus au service de l’homme, elle est un rituel de sacrifice permanent où la terre et le travail sont offerts en holocauste à l’idole du Chiffre.
3. Le Procès de l’Humanisme : L’Homme, ce faux Dieu
Benaissa s’attaque à l’Humanisme, cette vache sacrée que l’Occident a exportée comme un dogme libérateur. En plaçant l’homme au centre de l’univers, l’humanisme a, selon lui, acté le divorce entre le temporel et le spirituel. L’homme « libéré » de Dieu n’est pas devenu un géant ; il est devenu un orphelin, esclave de ses besoins biologiques et de ses pulsions. L’humanisme n’est pas le sommet de la civilisation, c’est le début de l’aliénation métaphysique. En tuant le Roi (l’Autorité Spirituelle), l’homme a fini par se suicider lui-même, car sans référence au Transcendant, l’humain n’est plus qu’une donnée statistique ou un tas de viande pensante.
4. La « Décadence » : Un Diagnostic Occidental Biaisé
Le monde arabe souffre d’un complexe d’infériorité nourri par le terme de « décadence ». Benaissa rejette ce diagnostic avec mépris. Pour lui, l’Occident juge l’Islam avec un thermomètre qui ne mesure que la production matérielle et la vitesse de consommation. Si une société privilégie le salut de l’âme ou la stabilité des cycles naturels à l’accumulation frénétique du capital, l’Occident la décrète « en retard ». Benaissa propose de renverser le thermomètre : qui est le plus décadent ? Celui qui manque de gadgets électroniques ou celui qui a perdu le sens de son existence au point de ne plus savoir ce qu’est un homme ou une femme ?
5. La Trahison du Message du Christ : De l’Esprit à la Logique
Benaissa porte un regard d’une rare acuité sur le Christianisme. Il affirme que l’adaptation de la foi chrétienne à l’Occident s’est faite au prix d’un suicide spirituel. En laissant les « hellénistes » (imprégnés de philosophie grecque rationaliste) l’emporter sur les « jérusalémites » (gardiens de l’initiation mystique), l’Église a transformé le Mystère vivant en dogme pesant. En devenant une branche de la logique d’Aristote, le Christianisme s’est rendu vulnérable aux coups de boutoir de la science moderne. Pour Benaissa, l’Occident a dévitalisé sa propre foi avant de vouloir stériliser celle des autres.
6. L’Eschatologie Terrestre : Le Mensonge du Progrès
La vision linéaire de l’histoire — l’idée que demain sera forcément « meilleur » que hier — est pour Benaissa une illusion parodique de la religion. Il appelle cela une « eschatologie terrestre » : on promet le paradis ici-bas par la consommation. Cette religion du Progrès a lamentablement échoué dans le sang des guerres mondiales, l’atomisation des familles et la destruction de la biosphère. Benaissa oppose à ce progrès linéaire la vision cyclique des traditions : les civilisations ne « progressent » pas vers un infini matériel ; elles respirent selon leur fidélité à l’Origine. La modernité n’est pas l’apogée, c’est le point le plus bas du cycle, le moment de l’obscurité maximale.
7. La Psychanalyse : La Descente aux Enfers du Psychisme
C’est ici que le scalpel de Benaissa est le plus tranchant. Pour lui, la psychanalyse de Freud et Jung n’est pas une médecine, c’est une contre-initiation.
Là où la religion cherche à élever l’homme vers le Supraconscient (l’Esprit), la psychanalyse le force à plonger dans l’inconscient, c’est-à-dire dans les caves obscures et les égouts du moi. Benaissa dénonce cette inversion totale : on fait désormais dériver la vérité de l’homme non plus de sa lumière spirituelle, mais de ses fanges biologiques et de ses traumatismes d’enfance.
En qualifiant la religion de « névrose » ou de « sublimation des pulsions », la psychanalyse commet un crime métaphysique : elle prend le reflet pour la source. Elle évacue la dimension transcendante pour transformer l’homme en un animal malade, éternellement occupé à fouiller ses propres excréments psychiques. Pour Benaissa, c’est l’outil ultime de la dissolution : on ne soigne pas l’âme, on la décompose. En libérant la pulsion au détriment de l’ascèse, la psychanalyse prépare le terrain à toutes les aberrations sociales et à la fin de la dignité humaine. C’est le « cadavre psychique » de l’Occident que l’on veut injecter comme un remède au reste du monde.
Conclusion : Le Choix de la Souveraineté
Lire Hamza Benaissa, c’est accepter une décharge électrique qui nous réveille de notre sommeil dogmatique. Il ne nous demande pas de détester l’Occident, mais de cesser de le prendre pour le sommet de l’intelligence humaine. L’Occident est une parenthèse, une erreur de calcul dans l’histoire de l’humanité, une civilisation qui a cru qu’on pouvait construire un monde en oubliant le Ciel.
Benaissa nous offre l’outil pour « débrancher » cette machine aliénante et retrouver notre souveraineté spirituelle. Le choix est simple : continuer à mendier des concepts chez ceux qui se noient, ou revenir à la source immuable de la Tradition pour reconstruire un monde digne de ce nom.