L’Éclat de Fontainebleau : De la neige des Alpes aux lumières d’Alger (1968-1970)

Février 1968. Grenoble frissonne sous un ciel de métal, saturé par l’éclat artificiel des Jeux Olympiques d’hiver. Partout, des drapeaux, des chronomètres et cette étrange excitation pour la vitesse. Moi, j’avais quinze ans. J’arrivais de Blida, la « ville des roses », parachuté dans ce décor de béton et de neige par la grâce d’un voyage de récompense octroyé par le collectif enseignant de Beauprêtre. C’était le prix de mes efforts, une parenthèse de jumelage avant que l’histoire ne s’accélère. Je ne savais pas encore, en cette veille de printemps qui allait embraser l’Europe, que le froid des Alpes allait graver en moi une empreinte plus brûlante que le soleil d’Algérie. Dans le calme apparent de cet hiver olympique, le souffle de Debord s’apprêtait à agir comme un détonateur retardé sur ma conscience de collégien .
Reminiscence : Le Spectre de Fontainebleau (Grenoble, Février 68)
L’air était épais dans cet amphi du lycée Fontainebleau. Un homme était là. Il avait trente-six ans, l’assurance tranchante de ceux qui ne quémandent aucune approbation. C’est Guy Debord. À l’époque, son jargon était une forêt impénétrable, une suite de foudres verbales dont je ne saisissais que l’éclat, pas encore la logique. Mais le choc était physique. Sa voix ne proposait pas, elle exigeait. Elle dénonçait un monde que je sentais déjà faux sans savoir l’écrire.
Aujourd’hui, alors que les murs d’Alger et les pavés de Paris ont depuis longtemps recueilli les échos de La Société du Spectacle, je tente de rattraper cette parole perdue. Ce qui suit n’est pas un compte-rendu de sténographe. C’est une transcription rêvée, un acte de rattrapage de cette voix qui était à portée de ma main, mais dont je n’avais pas encore les clés. C’est le Debord que j’ai entendu sans le comprendre, réécrit par l’adulte qui l’a enfin lu
Voici, tel qu’il résonne dans ma mémoire réinventée, le manifeste de cet hiver-là :
« Mes amis, posez vos verres un instant. Écoutez bien, parce que ce qu’on nous vend comme la « vie » n’est qu’une répétition mal filmée d’un scénario écrit sans nous. On va parler vrai, sans le jargon des mandarins de la Sorbonne, mais avec la précision d’un artisan qui démonte une machine truquée.
Bienvenue à ce que je j’appellerais volontiers université populaire. Ici, on ne cherche pas des diplômes, on cherche les clés de notre propre prison.
L’image n’est pas le reflet, c’est l’écran
Quand je vous dis que le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images, je ne vous parle pas de la télé ou de vos écrans de poche. Je vous parle d’un kidnapping.
Imaginez : autrefois, on vivait. On agissait, on fabriquait, on aimait directement. C’était l’étape de l’être. Puis, le capitalisme est arrivé et a tout transformé en marchandises. On est passés de l’être à l’avoir : on se définissait par ce qu’on possédait. Mais aujourd’hui, le système a franchi un nouveau palier, plus vicieux. On est passés de l’avoir au paraître.
Le spectacle, c’est ce moment où la marchandise a totalement occupé la vie sociale. On ne consomme plus un objet pour son utilité, on consomme son image. On ne boit plus ce vin pour son goût, mais pour l’idée de la fête qu’on nous a vendue à travers lui. La réalité s’est retirée dans les coulisses, et sur la scène, il ne reste que des représentations qui s’agitent.
La machine à fabriquer du sommeil
Pourquoi est-ce une « fausse conscience » ? Parce que le spectacle est le contraire du dialogue. C’est un monologue de l’ordre existant qui ne dit qu’une chose : « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ».
Le système nous bombarde d’images de bonheur, de réussite, de révoltes autorisées, pour nous empêcher de voir le vide de notre propre existence quotidienne. C’est une drogue qui ne dit pas son nom. En regardant le spectacle, l’individu ne se reconnaît plus dans ses propres désirs ; il se reconnaît dans les désirs que le système a fabriqués pour lui. Plus il contemple, moins il vit. Plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.
C’est là que réside la « dignité » que nous avons perdue. Nous sommes devenus des spectateurs de nos propres vies. Nous regardons nos journées passer comme on regarde un film dont on ne serait même pas les figurants, mais juste les clients.
Le masque de la réalité
Le spectacle masque la réalité de la lutte des classes et de l’aliénation par une couche de vernis brillant. Il nous fait croire que nous sommes tous ensemble dans un grand bain de consommation, alors que nous sommes plus isolés que jamais. C’est l’isolement réuni. On est ensemble devant le match, ensemble devant le journal, mais on ne se parle plus. On ne construit plus rien collectivement.
C’est une dictature qui ne dit pas son nom, car elle ne s’exerce pas par la matraque (enfin, pas seulement), mais par la séduction de la marchandise. Elle nous rend complices de notre propre dépossession. On travaille pour s’acheter les morceaux du décor qui servent à nous cacher l’usine.
La radicalité comme seul réveil
Alors, on fait quoi ? On ne va pas juste « changer de chaîne ». On doit saboter le projecteur.
La sortie du spectacle, mes amis, ce n’est pas de consommer « mieux » ou de chercher des images « plus vraies ». C’est de reprendre possession du temps et de l’espace. C’est ce que j’appelle la construction de situations. Il s’agit de créer des moments de vie réelle, non spectaculaires, non marchandisés, où nous sommes les maîtres de nos propres jeux.
Le spectacle veut que vous soyez passifs. La réponse est l’action directe sur votre propre vie. Refuser les rôles qu’on vous donne, détourner les messages du pouvoir, et surtout, réapprendre à se regarder en face, sans le filtre d’une image.
La dignité commence là où le spectacle s’arrête : dans la rue, dans la discussion vraie, dans l’insurrection de la vie quotidienne contre la survie programmée. Le monde a déjà été filmé, maintenant, il s’agit de le transformer. »
Épilogue : L’ébullition d’Alger la Blanche
Je suis rentré à Blida avec, dans mes bagages, bien plus que les souvenirs d’un hiver olympique. Durant mes deux premières années de faculté de médecine, vaille que vaille et dans une capitale paralysée par les aléas du transport, j’arrachais chaque minute possible pour retrouver ce « micro-climat » de bavardages lumineux découvert à Grenoble. C’était le temps de l’ébullition et des batailles d’idées.
Alger devint mon amphi permanent : les causeries profondes de Malek Bennabi, les débats sulfureux des marxistes au café Lotus de l’avenue Didouche, ou ces discussions suspendues entre Asr et Maghreb à la mosquée de la fac centrale, où je découvrais l’œuvre de René Guénon. Il y eut le compagnonnage avec le groupe d’Ahlem Mostaghanmi, cette « Nouvelle rencontre des jeunes écrivains algériens » dressée en opposition frontale à l’Union officielle. Chaque samedi, à l’École polytechnique d’El-Harrach, nous nous plongions dans le Tafsir de Sayyid Qutb, tout en suivant assidûment les séminaires d’été de la pensée islamique pendant cinq ans.
Mais la pensée ne restait pas entre les murs. Elle vibrait dans les campagnes lors des rencontres de la Révolution Agraire, mettant au défi étudiants et paysans dans la poussière des foyers ruraux. Elle chantait lors des soirées poétiques d’El-Mouggar, nourrie par le rêve persistant de voir renaître l’inoubliable Festival Panafricain de 1969. Voilà, résumée « à la louche », la vie d’un étudiant à Alger dans les années 70 : une quête de dignité radicale où Debord, Bennabi et Guénon se croisaient au détour d’un bus bondé ou d’un café fumant.
Ce voyage, jadis offert par Beauprêtre, s’est révélé être le plus grand des détonateurs : la découverte d’une méthode pour ne plus jamais se laisser aveugler par le décor, quel que soit le nom qu’on lui donne.

Aissa Mohammedi

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