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La morgue occidentale : ou pourquoi l’Europe ne supporte pas les autres formes d’État

by عيسى محمدي
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L’obsession occidentale pour l’uniforme républicain est moins une passion pour la raison politique qu’un réflexe de supériorité mal camouflé. Quand les Européens regardent l’histoire politique de la Méditerranée, ils voient un vide dès qu’ils ne reconnaissent pas leurs propres formes institutionnelles : s’il n’y a pas d’Assemblée nationale, de préfet et d’atlas cadastral à la française, alors ce n’est pas un État — c’est, au mieux, une exotique « féodalité » ou, au pire, une « occupation » déguisée. Cette incapacité à admettre la légitimité d’autres morphologies politiques est au cœur de la critique que j’adresse : l’occidento-centralisme érige la norme jacobine en seul critère de civilisation politique et naturalise sa propre histoire coloniale comme modèle universel.

Dès lors, toute présence turque en Algérie, toute administration ottomane antérieure à 1830, devient, dans le récit eurocentrique, une anomalie ou un simulacre d’État. On oublie commodément que les empires non européens ont produit des architectures administratives cohérentes, durables et adaptées à leurs contextes : réseaux de clients, accords inter-étatiques, capitulations, tribunaux mixtes, systèmes fiscaux regionaux, gouverneurs locaux encadrés par des centres impériaux flexibles. Pourquoi ces dispositifs seraient-ils moins « étatiques » sous prétexte qu’ils n’adoptent pas la mise en scène jacobine — drapeaux, hymnes, école obligatoire — qui plaît tant aux nostalgiques du centralisme français ?

La disqualification morale joue ici un rôle stratégique. Il est plus facile de qualifier une présence historique d’« occupation » que de reconnaître qu’il existait déjà des règles, des traités, des arbitrages et des institutions fonctionnelles. Cette rhétorique sert deux objectifs : délégitimer les continuations précoloniales et justifier la supériorité historique de l’Europe moderne, modèle d’une rationalité administrative présentée comme universelle. Mais universalité n’est pas synonymie d’unicité. Les systèmes politiques obéissent à des rationalités internes, façonnées par des héritages religieux, économiques et géographiques différents — et cela inclut la logique du califat ou des structures ottomanes, qui articulent centralité symbolique et souplesse administrative.

Il faut dire la vérité : l’État jacobin est un enfant de son temps — centralisatrice, uniformisante, utile aux Empires-nations modernes et à leur industrie du contrôle. Mais le présenter comme la forme supérieure d’organisation politique revient à confondre préférence historique et loi naturelle. L’efficacité d’un système se mesure à sa capacité d’intégration sociale, de résolution des conflits et d’adaptation — et non à son mimétisme administratif. Les empires islamiques, comme les administrations ottomanes, maîtrisaient des mécanismes de gouvernance polycentriques : délégation à des notables, reconnaissance de juridictions communautaires, fiscalité différenciée, et surtout, une légitimité rituelle (califat, sultanat) qui tenait ensemble des espaces pluriels autrement que par la bureaucratie jacobine.

Prenons l’exemple — trop souvent ignoré — des accords et correspondances interétatiques maghrébo-ottomans : échanges de fonctions, partages d’influence, reconnaissance mutuelle de délégations locales. Ces arrangements n’étaient pas des fantaisies : ils fonctionnaient selon des logiques de compensation, d’alliance et de gestion des ressources. Les réduire à une « semi-anarchie » revient à appliquer un prisme analytique partisan ; c’est refuser d’apprendre la langue institutionnelle de l’autre. L’arrogance épistémologique ici est criante : on juge une architecture politique à l’aune des meubles qui en décorent le salon parisien.

Contre-arguments prévisibles et leur réfutation : on objectera que le centralisme jacobin a permis la construction d’un État-nation moderne, l’unification des droits et l’essor économique. Certes. Mais deux remarques s’imposent : d’abord, ce « succès » s’est souvent fait par la coercition, l’effacement des pluralités locales et la violence coloniale exportée hors des frontières métropolitaines. Ensuite, l’unification n’est pas toujours souhaitable ni compatible avec des sociétés pluralistes où l’homogénéisation administrative peut générer fragmentation sociale et ressentiment. La capacité d’un régime à tenir sur la durée ne dépend pas d’uniformité mais d’articulation entre le centre et la périphérie — et cela peut prendre des formes multipolaires, contractuelles ou religieuses.

Je ne suis pas historien, cela ne m’empêche d’insister sur les aveuglements chronologiques : projeter sur des siècles passés les catégories contemporaines, c’est falsifier l’objet. L’Occident a inventé des catégories (État, souveraineté territoriale, citoyenneté laïque) qui fonctionnent pour ses trajectoires internes ; il n’en découle pas une loi de validité universelle. La prétention à l’universalité a servi à légitimer l’annexion culturelle et politique. Non contente d’imposer ses institutions, l’Europe a imposé aussi son droit à qualifier les autres de « non-États ». C’est un geste de puissance symbolique : décréter l’autre illégitime pour pouvoir en disposer.

Politiquement, revendiquer la reconnaissance des formes autres, ce n’est pas renoncer à la critique — c’est refuser le mono-critère. Cela oblige à repenser la souveraineté comme un continuum : des centres symboliques forts (califat, sultanat) peuvent coexister avec des autonomies municipales et tribales, sous des mécanismes d’arbitrage pragmatiques. Comprendre ces morphologies, c’est admettre que la modernité politique ne s’écrit pas nécessairement dans les formes administratives européennes, mais dans leur capacité à résoudre des problèmes concrets : pacifier, prélever, légitimer, organiser les échanges.

Le réel impératif est anti-centraliste : en érigeant le jacobinisme en totem, l’Occident empêche l’émergence d’alternatives institutionnelles adaptées à des sociétés plurielles. Cette fermeture intellectuelle se paie cher aujourd’hui : conflits identitaires, échecs de décentralisation mal conçue, rémanences coloniales. Défendre la diversité des morphologies sociales n’est pas une nostalgie exotique ; c’est une stratégie pragmatique pour des Etats résilients et légitimes. C’est aussi un acte de justice historique : reconnaître que d’autres ont pensé et organisé leurs sociétés selon des horizons propres, souvent cohérents et fonctionnels, et que l’on n’a pas le droit de commettre l’ultime violence coloniale — nier leur rationalité politique.

Alors oui : jetons le gilet de sauvetage jacobin à la mer quand il s’agit d’évaluer des formes d’organisation différentes. Cela ne signifie ni relativisme absolu ni renoncement critique ; cela signifie simplement sortir de la morgue occidentale, accepter la pluralité des architectures politiques et apprendre à lire les institutions avec des catégories qui leur sont propres. L’histoire politique en sortira plus riche — et notre conception de la légitimité, plus humble.

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