Aissa Mohammedi
Les tours d’ivoire de l’Occident ! Ces bastions imprenables où les savoirs se pavanent en costards trois-pièces, dictant au reste du monde ce qui est « théorie » et ce qui n’est que folklore. Imaginez : des siècles de philosophie, de sociologie, de sciences sociales, tous moulés dans le moule euro-américain, comme si le Sud global n’était qu’un décor exotique pour leurs grandes narrations. Et nous, dans le monde arabe, particulièrement en Algérie, on avale ça depuis la colonisation, avec nos intellectuels forcés de singer Paris ou Londres pour exister. Mais stop ! Raewyn Connell, cette sociologue australienne au scalpel affûté, nous balance en 2024 une bombe : Décoloniser le savoir : Sciences sociales et théorie du Sud. Un essai qui n’est pas juste un livre, mais un uppercut à l’hégémonie intellectuelle. Et si on l’adaptait à notre sauce arabe, algérienne même ? Parce que, franchement, il est temps de virer les fantômes coloniaux de nos bibliothèques.
D’abord, contextualisons cette farce globale. La décolonisation des savoirs, c’est pas un buzzword woke pour salons parisiens. C’est une urgence vitale. Depuis les Lumières européennes – oh, ironie ! – jusqu’aux think tanks de Washington, le « Nord » a monopolisé la production de connaissance. Marx, Durkheim, Weber ? Des génies, certes, mais tous blancs, tous du Nord, tous ignorant superbement les voix du Sud. Résultat : les théories sociales sont « blanches » comme un latte macchiato, effaçant les réalités des colonisés, des opprimés, des périphéries. En Afrique, en Asie, en Amérique latine – et oui, dans le monde arabe – on produit du savoir depuis des millénaires, mais il est relégué au rang de « données locales », pas de « théorie universelle ». C’est ce que dénonçait déjà Connell en 1997 avec son essai iconoclaste « Pourquoi la théorie classique est-elle si blanche ? ». Trente ans plus tard, dans cette édition 2024 chez Payot, elle enfonce le clou : il faut une « théorie du Sud » pour rééquilibrer la balance. Pas pour jouer les victimes, mais pour injecter de la vitalité, de la diversité, dans un champ intellectuel qui pue le moisi impérial.
Raewyn Connell, c’est qui cette guerrière ? Une Australienne transgenre, prof à Sydney, qui a passé sa carrière à démonter les structures de pouvoir – genre, classe, et surtout, géopolitique du savoir. Dans Southern Theory (son opus magnum de 2007, dont ce livre est une rampe de lancement francophone), elle argue que les savoirs du Sud ne sont pas inférieurs ; ils sont juste invisibilisés. Prenez l’Australie aborigène, l’Inde postcoloniale, l’Afrique subsaharienne : leurs penseurs offrent des outils pour comprendre la domination, la résistance, bien plus pertinents que les abstractions du Nord. Connell mord : elle accuse l’académie globale d’être une machine néocoloniale, recyclant les inégalités sous couvert de « neutralité scientifique ». Et en 2024, avec les crises climatiques, migratoires, et les soulèvements populaires, son appel sonne comme un tocsin : décolonisez, ou périssez dans l’irrelevance.
Maintenant, zoomons sur le monde arabe, et surtout l’Algérie – parce que, soyons honnêtes, notre histoire est un cas d’école pour la thèse de Connell. Ici, la colonisation française n’a pas juste volé des terres ; elle a pillé les esprits. L’orientalisme d’Edward Said ? C’est notre pain quotidien : les savants français dépeignant l’Algérie comme une terre « barbare » à civiliser, effaçant Ibn Khaldoun, le père de la sociologie moderne, au profit de leurs propres lubies. Post-indépendance en 1962, on a tenté l’arabisation des savoirs – une belle idée, mais souvent maladroite, oscillant entre nationalisme et mimétisme occidental. Frantz Fanon, ce psychiatre martiniquais adopté par l’Algérie, l’avait vu venir dans Les Damnés de la Terre : la décolonisation n’est pas qu’une affaire de drapeaux, c’est une guerre contre l’aliénation mentale. Fanon, c’est notre « théorie du Sud » incarnée – violente, viscérale, loin des abstractions polies du Nord.
Aujourd’hui, en Algérie, la problématique mord plus fort que jamais. Nos universités ? Encore imprégnées de programmes importés, où Durkheim trône et où les penseurs locaux comme Malek Bennabi (qui dénonçait la « colonisabilité » des esprits arabes) sont relégués aux marges. Les mouvements comme le Hirak de 2019 ? Ils crient pour une décolonisation réelle : pas juste économique, mais épistémique. Imaginez appliquer Connell ici : valoriser les savoirs berbères, les récits oraux des femmes du Sud algérien, les analyses islamiques critiques face au capitalisme global. Seloua Luste Boulbina, philosophe algérienne, le dit mordamment : « En Afrique, il faut décoloniser les esprits. » Elle prolonge Fanon, accusant l’Occident de rejouer le trauma colonial via l’aide au développement ou les ONG. Dans le monde arabe plus large, des voix comme celles de Samir Amin (égyptien, marxiste du Sud) ou Anouar Abdel-Malek challengent l’eurocentrisme, alignées pile poil avec la « théorie du Sud » de Connell.
Mais attention, pas de naïveté : décoloniser, ce n’est pas rejeter tout en bloc. Connell n’appelle pas à un isolationnisme intellectuel, mais à un dialogue égalitaire. En Algérie, ça pourrait signifier hybrider Fanon avec Weber, Ibn Khaldoun avec Bourdieu – sans que l’un domine l’autre. Mordant, non ? Parce que si on continue à importer des théories comme des dattes périmées, on reste des périphéries intellectuelles, des fournisseurs de « cas d’étude » pour les revues du Nord.
Bref, lisez Connell, adaptez-la à notre bled. C’est un appel à l’insurrection des savoirs : virons les colons de nos cerveaux, construisons une théorie arabe, algérienne, qui rugit au Sud. Qui est partant pour ce grand ménage ? Partagez, débattez – parce que le savoir n’est pas neutre, il est une arme. Et la nôtre est affûtée.
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