Aissa Mohammedi
Comment certaines formes de domination globale parviennent-elles à se maintenir alors même que leur légitimité politique, morale et économique s’effrite ? Une hypothèse critique mérite d’être examinée : le recours à ce que l’on pourrait appeler un « spectacle terroriste », non comme événement isolé, mais comme dispositif narratif, médiatique et politique.
Dans cette lecture, il ne s’agit pas d’accuser, mais de comprendre un mode de fonctionnement : celui d’un système de pouvoir qui, lorsqu’il n’arrive plus à convaincre, organise la perception du monde par la peur, l’urgence et la sidération.
1. La construction de la figure de l’ennemi
Toute hégémonie durable a besoin d’un adversaire permanent. Non pas un ennemi réel et circonscrit, mais une figure polymorphe, suffisamment floue pour être mobilisable à volonté, suffisamment effrayante pour justifier l’exception.
Dans cette perspective, le terrorisme médiatisé fonctionne comme une catégorie opératoire : il cristallise l’angoisse, simplifie le réel et permet de polariser le monde entre un « camp protecteur » et un « chaos menaçant ». L’ennemi n’est plus seulement combattu : il est mis en scène, intégré à un récit global qui autorise des politiques autrement inacceptables.
Les grandes ruptures sécuritaires du début du XXIᵉ siècle ont ainsi permis l’instauration d’un état d’exception durable, accepté non par adhésion, mais par épuisement émotionnel des populations.
2. La peur comme ressource politique
La peur n’est pas seulement une réaction : c’est une ressource gouvernable. Lorsqu’elle est entretenue, rythmée, scénarisée, elle transforme les sociétés en publics captifs, disposés à échanger leurs libertés contre une promesse de protection.
Dans ce cadre, les événements traumatiques majeurs jouent un rôle de chocs symboliques. Ils suspendent le jugement critique, redéfinissent les priorités et permettent de faire passer, au nom de la sécurité, des décisions économiques, militaires ou juridiques profondes.
Ce mécanisme ne suppose pas une omnipotence secrète, mais une convergence d’intérêts entre appareils sécuritaires, industries de l’armement, sphères médiatiques et logiques financières. Le terrorisme spectaculaire devient alors moins une cause qu’un accélérateur de politiques préexistantes.
3. Géopolitique de l’urgence permanente
La « lutte contre le terrorisme » a servi de cadre narratif à des interventions militaires, à des redécoupages régionaux et à des reconfigurations énergétiques majeures. Sous couvert de stabilisation, elle a souvent accompagné des stratégies de contrôle des routes, des ressources et des zones d’influence.
Dans cette lecture critique, la guerre n’est plus un échec de la diplomatie, mais un outil de régulation du système mondial, permettant de maintenir certaines dépendances économiques et d’empêcher l’émergence d’alternatives géopolitiques autonomes.
L’urgence sécuritaire devient alors un moyen de discipliner les alliés, de neutraliser les rivaux et de rendre structurelle une instabilité profitable à ceux qui savent l’exploiter.
4. L’information comme champ de bataille
Le spectacle terroriste ne se limite pas aux explosions : il se déploie surtout dans l’espace médiatique. Images en boucle, vocabulaire simplifié, récits manichéens : tout concourt à produire une réalité prête à l’emploi, où la complexité est perçue comme suspecte et la nuance comme une faiblesse.
La domination contemporaine repose moins sur la censure que sur la saturation : trop d’images, trop d’émotions, trop de récits concurrents pour qu’une pensée structurée puisse émerger. Le citoyen devient spectateur, puis commentateur, rarement acteur.
Dans ce régime, le pouvoir le plus efficace est celui qui n’a plus besoin d’être nommé, car il s’exerce à travers les évidences imposées.
5. Une domination sans visage
Le cœur du dispositif n’est pas une entité unique ni un complot centralisé, mais une architecture impersonnelle : celle du capital globalisé, de la sécurité marchandisée et de la gouvernance par la peur.
Le spectacle terroriste fonctionne alors comme le scénario d’un film sans fin, où le danger justifie la protection, la protection justifie le contrôle, et le contrôle garantit la reproduction du système.
Le public, maintenu dans une vigilance anxieuse, continue de payer — économiquement, politiquement, psychiquement — pour une sécurité toujours promise, jamais atteinte.
Conclusion
On pourrait comparer ce dispositif à un réalisateur invisible qui écrit à la fois le rôle du monstre et celui du sauveur. Le sauveur ne tire sa légitimité que de la monstruosité du danger, et le danger ne cesse jamais vraiment, car sa disparition ferait s’effondrer le récit.
Ce n’est donc pas tant le terrorisme qui explique l’ordre mondial contemporain, que l’usage spectaculaire qui en est fait. Et tant que la peur restera plus rentable que la lucidité, le film continuera.